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#35|Ventes|8 min

La proposition que personne n'a refusée

Une proposition sans réponse n'est pas un refus poli. C'est un client qui n'arrive pas à porter le risque de se tromper, et le réflexe de redoubler l'argumentaire se retourne contre vous dans la grande majorité des cas mesurés.

On a mal nommé ce problème, et le mauvais nom dicte la mauvaise réponse. On dit d'une proposition restée sans réponse qu'elle a été perdue, comme si quelqu'un avait tranché. Personne n'a tranché, et c'est exactement ce qui la rend si difficile à récupérer : il n'y a aucune objection à traiter, seulement un client qui n'arrive pas à porter le poids de se tromper. Cette édition porte sur ce que vous faites pendant ce silence, parce que c'est, je crois, la seule variable qui vous appartienne encore.

Francis Beaulieu

Francis Beaulieu

Pourquoi c'est important pour vous maintenant

Matthew Dixon et Ted McKenna ont publié, dans la Harvard Business Review, un résultat tiré de plus de 2,5 millions de conversations de vente enregistrées. De 40 % à 60 % des affaires sont perdues parce que des clients qui ont exprimé leur intention d'acheter finissent par ne rien faire. Lisez la phrase deux fois. Ces clients ont dit oui. Ils n'ont simplement rien fait ensuite.

Le détail qui change ce que vous devriez faire est dans la répartition, que les auteurs ont publiée sur leur propre site. Parmi les affaires perdues faute de décision, 44 % tiennent à une préférence pour le statu quo et la majorité, 56 %, à une indécision née du risque ou de la peur de l'échec. Ce sont deux maladies différentes et un seul symptôme. La première porte un nom depuis longtemps : William Samuelson et Richard Zeckhauser ont documenté le biais de statu quo dès 1988, cette préférence mesurable pour l'option qui consiste à ne rien changer. Contre le statu quo, démontrer la valeur du changement fonctionne : le client ne voit pas l'intérêt de bouger, vous lui montrez. Contre la peur de se tromper, le même geste travaille contre vous, parce que vous augmentez l'enjeu d'une décision que votre client trouve déjà trop lourde. Les mêmes auteurs mesurent que redoubler l'argumentaire contre le statu quo a eu l'effet inverse de celui recherché dans 84 % des cas. Ce qu'ils proposent à la place tient en quatre gestes, résumés par l'acronyme JOLT : juger l'indécision plutôt que la supposer, offrir une recommandation au lieu d'un catalogue, limiter l'exploration qu'on encourage soi-même, et retirer le risque de la table. Ils ne précisent pas la base de ce pourcentage, et je ne la devinerai pas pour eux ; retenez la direction, qui est sans ambiguïté.

Nous avons déjà touché cette recherche par un autre versant, dans l'édition #31 sur le délai que votre client achète, où un délai court sert à rendre la décision moins irréversible au moment où elle se prend. C'était la vitesse. Ceci est la structure, et c'est un sujet distinct : un mandat lent peut être facile à décider, un mandat rapide peut être terrifiant. Il y a à ce silence une raison mécanique, et elle n'a rien à voir avec vous. Pendant ces semaines, votre proposition ne dort pas dans une boîte de réception : elle circule. Elle est transmise à quelqu'un qui n'était pas à votre rencontre, résumée en deux phrases par un intermédiaire, posée sur un ordre du jour où elle arrive au neuvième point. Chaque passage lui retire du contexte et lui ajoute des lecteurs qui ne tirent aucun bénéfice du projet, mais qui en assumeraient une part de l'échec. Votre argumentaire, lui, ne voyage pas. Ce qui voyage est la somme que vous demandez et le nom de celui qui aura signé.

Nous sommes fin octobre. Nous avons vu dans l'édition #32 sur le budget qui s'écrit sans vous que la fenêtre de janvier se referme en novembre. Les propositions que vous envoyez cette semaine décident de janvier, et celles qui s'éteignent le feront pendant les fêtes, quand aucun comité ne siège et quand votre dossier n'a personne pour le défendre dans la pièce.

Cessez de plaider votre cause. Rendez l'erreur moins chère à porter.

Tarification : le prix d'une sortie

L'action : inscrivez dans votre prix une sortie après la première phase, plutôt qu'un rabais sur le total.

Pourquoi ça fonctionne : des quatre leviers que Dixon et McKenna tirent de leurs données, le dernier est de retirer le risque de la table. Un rabais et une sortie n'agissent pas sur la même grandeur. Le rabais réduit le coût d'ACHETER. La sortie réduit le coût de SE TROMPER. Les deux ne pèsent pas le même poids : dans Thinking, Fast and Slow, Daniel Kahneman rappelle qu'une perte compte plus lourd qu'un gain de même taille. Quand votre client hésite, ce n'est presque jamais le premier chiffre qui le retient, c'est le second, et le second ne figure nulle part dans votre proposition. Découpez le mandat de façon que la première tranche se défende toute seule : un diagnostic dont le rapport garde sa valeur même si rien ne suit, un pilote dont les résultats servent à l'interne, un cadrage que le client peut exécuter avec son équipe. C'est la thèse entière de l'édition #28 sur le diagnostic que vous donnez gratuit, et la sortie lui donne sa raison d'être la plus forte : une tranche qui ne tient pas debout seule ne peut pas être quittée. Puis écrivez noir sur blanc qu'au terme de cette tranche, il décide, sans justification à fournir.

L'objection arrive en trente secondes : si on me quitte à la phase 1, je convertis plus et j'encaisse moins. C'est exact, et c'est le prix. L'échange devient gagnant dès que la hausse du taux de signature compense les phases 2 perdues, ce qui, avec une phase 1 à un quart du mandat, se produit vite. Faites le calcul avec vos chiffres plutôt qu'avec les miens, et refaites-le après six mandats.

Le piège à éviter : la sortie qui n'en est pas une. Un préavis de résiliation de soixante jours sur un mandat de trois mois n'est pas une porte, c'est une serrure polie. Même chose pour la clause de satisfaction qui laisse la définition de « satisfait » à votre jugement. Le test est simple : si votre client doit argumenter pour sortir, il vient d'hériter d'une deuxième décision difficile au lieu d'une.

Cette semaine : prenez votre offre type et chiffrez la première phase comme si c'était le mandat complet, puis demandez-vous ce que le client en garde si tout s'arrête là. Si la réponse est « rien », ce n'est pas une phase, c'est un acompte.

Ventes et développement : la question qui remplace l'argument

L'action : à la deuxième relance sans réponse, n'ajoutez plus un seul argument. Posez une question sur le coût de l'erreur, pas sur le coût de l'inaction.

Pourquoi maintenant : c'est le geste que la recherche condamne le plus clairement, et pas depuis hier. Neil Rackham est arrivé à une conclusion voisine il y a plus de trente ans dans SPIN Selling : les techniques de conclusion qui font conclure une petite vente nuisent dans les ventes importantes, où la pression du vendeur augmente la résistance de l'acheteur. Deux corpus séparés par trois décennies, le même verdict. Redoubler la démonstration contre le statu quo a produit l'effet contraire dans la grande majorité des cas mesurés. Et observez ce que vous faites réellement quand vous relancez : une étude de cas, un calcul du coût de l'inaction, une date limite. Les trois disent la même chose à votre client, que ne pas décider serait une faute. À quelqu'un qui est paralysé par la peur de mal décider, vous venez d'ajouter la peur de mal ne-pas-décider. Le premier levier du cadre de Dixon et McKenna n'est pas une tactique, c'est un diagnostic : juger si vous avez devant vous un client qui ne veut pas bouger ou un client qui a peur. La question « qu'est-ce qui se passe pour vous si ce mandat ne donne pas ce qu'on espère » sépare les deux en une minute. Le premier vous répond par un budget. Le second vous répond par un nom, souvent le sien.

Une précaution sur l'encadré ci-contre, et elle vaut pour tous : sept propositions ne font pas une loi, et un taux qui passe de deux sur huit à cinq sur sept est une direction, pas une promesse.

Le piège à éviter : prendre le silence pour un déficit d'information. C'est l'hypothèse la plus flatteuse pour nous, parce qu'elle fait de nous la solution. Elle est fausse la plupart du temps, et elle produit la pièce jointe de trop. Si votre client avait besoin d'un argument supplémentaire, il vous l'aurait demandé : c'est gratuit et ça ne l'engage à rien.

Cette semaine : sortez la plus vieille proposition sans réponse de votre dossier. L'édition #8 sur vendre sans avoir l'air de vendre vous aurait fait l'écrire comme une démonstration ; la relance, elle, n'a plus rien à démontrer. Écrivez un paragraphe sans aucun argument, sans pièce jointe, avec une seule question. Envoyez-le.

Réseaux de collaboration : le deuxième nom sur la proposition

L'action : nommez dans votre proposition le collègue que vous proposeriez si vous deveniez indisponible, en disant dans la même phrase que c'est le client qui trancherait.

Le mécanisme : quand un client achète un cabinet, il achète une capacité. Quand il vous achète, vous, il achète une personne, et cette personne peut tomber malade, être happée par un autre client ou disparaître. Ce risque est réel, il est rarement formulé, et il pèse exactement sur la même peur que tout le reste de cette édition : celle de porter la responsabilité d'un échec. La différence est qu'ici, vous pouvez l'atténuer en une phrase. Un nom, une qualification en une ligne, et le fait que vous y avez pensé avant qu'on vous le demande. Vous venez de transformer la plus grande faiblesse structurelle du solo en élément de réassurance, et vous n'avez embauché personne. Je n'ai aucune mesure à offrir sur celle-là, contrairement au reste de cette édition. Je la donne pour ce qu'elle est : un raisonnement, pas un résultat.

Le bénéfice secondaire arrive plus vite que le premier. Pour écrire cette phrase, il faut une conversation précise avec un collègue : ce que vous faites exactement, à quel tarif, pour quel type de client. La plupart des indépendants ne l'ont jamais eue avec personne, et elle produit des références dans les deux sens pendant des années, pour une raison simple : on ne recommande pas quelqu'un dont on ignore la mécanique.

Le format : une entente de relève réciproque, écrite d'avance, tient en une page. Qui prend le relais, à quelles conditions tarifaires, et la règle de confidentialité qui s'applique au transfert. Ce qu'elle ne peut PAS faire, et c'est le détail qui la rend publiable : donner accès à vos dossiers. Vos contrats portent presque tous une clause de confidentialité et souvent une interdiction de sous-traiter, donc le transfert reste suspendu à l'accord écrit du client, et c'est lui qui contracterait avec votre remplaçant. Écrivez-le ainsi : une relève annoncée comme déjà réglée entre consultants inquiète plus qu'elle ne rassure. Choisissez quelqu'un qui pourrait vraiment reprendre votre type de mandat sans viser vos comptes.

Cette semaine : une seule conversation, avec une seule personne. Demandez-lui d'être ce nom et offrez-lui la réciproque dans la même phrase, parce qu'une entente à sens unique est une faveur et que les faveurs expirent. L'entente d'une page viendra après, et elle mérite une relecture juridique.

Création de valeur : moins d'options ne suffit pas

L'action : gardez vos options, mais recommandez-en une, par écrit, signée de votre nom.

Pourquoi ça change tout : il faut d'abord écarter un raccourci répandu. L'idée que trop de choix paralyse est beaucoup plus fragile qu'on ne le croit. Benjamin Scheibehenne, Rainer Greifeneder et Peter M. Todd ont agrégé, dans Can There Ever Be Too Many Options?, 63 conditions tirées de 50 expériences publiées et non publiées, pour 5 036 participants : l'effet moyen de la surcharge de choix y est pratiquement nul, avec une variance considérable d'une étude à l'autre, et les auteurs écrivent n'avoir pu identifier aucune condition suffisante pour la faire apparaître. Autrement dit, réduire vos trois options à une seule ne réglera rien par soi-même, et quiconque vous le conseille en invoquant la science vous vend un résultat qui ne tient pas.

Ce qui paralyse n'est pas le nombre d'options, c'est l'absence de recommandation. Trois options sans avis, c'est un transfert : vous venez de confier à votre client le travail d'arbitrer entre des scénarios que vous comprenez mieux que lui, et de porter seul la responsabilité du mauvais choix. Le deuxième levier du cadre de Dixon et McKenna est précisément là. Dites ce que vous feriez. Pas « les trois sont valables selon vos priorités », mais « à votre place je prendrais la deuxième, parce que vos contraintes de calendrier sont plus serrées que votre contrainte de budget ». Vous ne retirez aucun choix à votre client, vous lui retirez la solitude. C'est le même moment d'autorité que décrivait l'édition #24 sur l'offre qui vous saigne : celui qui cadre la décision la dirige.

De tout ce que contient cette édition, c'est le geste le moins coûteux et, selon moi, le plus négligé. Il ne demande aucune nouvelle structure de prix, aucune nouvelle entente, aucune nouvelle conversation. Trois phrases au bas d'une page que vous avez déjà écrite.

Et traitez cette page comme un livrable, pas comme un argumentaire : c'est le premier morceau de jugement que vous remettez à ce client, et c'est à ce titre qu'il le lira.

Le test : si votre proposition peut être lue de bout en bout sans qu'on sache ce que vous, vous feriez, elle n'est pas terminée. Faites-la lire à quelqu'un de l'extérieur et demandez-lui simplement : qu'est-ce qu'il recommande ? Si la personne hésite, votre client a hésité aussi.

Cette semaine : ajoutez un paragraphe de recommandation à la page des options de votre proposition en cours. Nommez l'option, donnez la raison, et dites dans quel cas précis une autre serait meilleure. Trois phrases suffisent.

IA : le comité qui n'est pas dans la pièce

L'action : demandez à un modèle de cartographier qui, autour de votre décision bloquée, assume le coût d'un échec. Ce qu'il vous rend est une liste de questions, pas une liste de conclusions.

Pourquoi ça fonctionne : votre interlocuteur n'est presque jamais celui qui bloque. Celui qui bloque est dans la pièce d'à côté, il ne vous a jamais parlé, il assume un risque que personne ne lui a demandé d'accepter, et il n'a aucun moyen de vous poser une question. Vous ne pouvez pas l'interroger, mais vous pouvez énumérer sa position : de quoi il répond, devant qui, et ce qui reste attaché à son nom six mois après un projet raté. Un modèle produit bien cette liste, précisément parce qu'il n'a aucun intérêt à ménager votre offre, là où vous en avez un, et un gros. La réponse ne sera pas toujours juste. Elle sera presque toujours mieux ciblée que votre intuition, qui penche naturellement vers la personne qui vous aime bien.

Des cinq exercices de l'encadré, celui qui donne le plus pour le moins d'effort est le troisième. Prenez un dossier déjà fermé, collez les relances que vous aviez écrites, nettoyées, et demandez de marquer chaque phrase qui argumentait contre l'inaction du client. Presque personne ne se voit plaider avant d'avoir vu ses propres courriels marqués de cette façon.

L'avertissement : une hypothèse sort du modèle comme hypothèse et doit entrer dans la conversation comme question. La tentation sera d'arriver au rendez-vous avec la peur déjà nommée et la réponse déjà préparée, pour montrer que vous avez compris. C'est encore de la plaidoirie, en costume neuf, et votre client entendra qu'on lui explique sa propre peur. Posez la question, laissez le silence faire son travail, et n'y mettez rien. L'autre précaution est celle de l'encadré, et elle n'est pas négociable : rien de ce qui est encore en négociation ne sort de vos dossiers.

Cette semaine : avant votre prochain appel de suivi, listez les fonctions présentes autour de la décision et demandez-vous, pour chacune, ce qu'elle perd si le mandat échoue. Apportez la question, pas la réponse.

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